Données, jamais assez…

La durabilité d’une chanson procède notamment de sa capacité à défier l’épreuve du temps. Nul besoin par exemple d’avoir assisté à l’entrée du titre de Jean-Jacques Goldman et Michael Jone dans le Top 50, et accessoirement subir quelconque vertige face à l’avancée du temps, pour accompagner l’air bien connu de son sens inéquitable du fredonnement : « Je te donne toutes mes différences, tous ces défauts qui sont autant de chances. »

Evidemment, le thème est intemporel. Le don précède le troc, et bien sûr l’argent. Donner inspire bon nombre de proverbes de chaque civilisation, chaque culture ou chaque spiritualité. Ce qui est donné peut avoir encore aujourd’hui bien plus de valeur que n’importe quelle acquisition dispendieuse, tant pour l’émetteur que le récepteur, d’ailleurs. Le talent, une aptitude exceptionnelle ou quelques expressions de génie sont régulièrement réduits aux trois lettres du « don », tant il est perçu, depuis des millénaires, non comme une création de soi, mais comme quelque chose qui nous est donné.

Toujours incontestablement planté dans le décor de cette décennie renversante, sa portée s’étend d’autant plus qu’il ne peut plus exister de journée sans la présence hyperbolique des données dans les langages courants, soutenus, professionnels, artistiques… Et pour le dire sans inflation sémantique, le terme « donnée » est désormais à ce point employé dans tous les domaines que garantir la connaissance universelle de sa définition pourrait franchement faire douter !

Un droit à la clarté est ainsi revendiqué, à la bonne heure ! Une donnée signifie avant tout une unité élémentaire de représentation. Isolée, elle est peu signifiante ; mise en relation avec d’autres, contextualisée et interprétée, elle devient information, jusqu’à parfois seulement la connaissance. Oui, pour les musiciens, le lien est tout trouvé pour comparer la donnée à une simple note. Oui, pour les littéraires, une donnée est un mot, voire une lettre. Un chiffre, un nombre, un symbole ou un signe serait une donnée des mathématiques ; un pixel pour une image numérique ; un nucléotide en langage génétique. C’est ici que la notion tout de même complexe de donnée devient tout à fait accessible : sa valeur ne réside pas dans la donnée elle-même, mais dans les opérations qui permettent de la qualifier, de la relier, de l’expliquer et de l’exploiter.

Rien de nouveau sous le soleil, donc. Avant d’évaluer son utilité, la donnée relève du disponible (ancien ou nouveau), du recueilli, de la matière, du donné : une observation, une mesure, un témoignage, un fait que le réel met à disposition. Et le latin n’est pas si loin, avec dare pour donner, datum pour « ce qui est donné », avec son pluriel si répandu : data.

Mais à l’heure de l’appropriation massive de l’intelligence artificielle et du frottement des enjeux technologiques de souveraineté numérique, la science et la gouvernance des data propulse la donnée en première ligne des éléments stratégiques. Au point même de se demander si son dépassement des monnaies ne serait pas en cours…

Il convient pour autant de procéder, encore et encore, à ce rappel de base. Une donnée n’est pas une information, et il ne s’agit pas non plus de connaissance. C’est admis, les systèmes d’IA ne « comprennent » pas les données : ils apprennent à partir de régularités statistiques extraites d’immenses corpus. La qualité des modèles dépend ainsi moins de la quantité de données que de leur pertinence, de leur représentativité, de leur traçabilité et de leur maîtrise. Une donnée incomplète, biaisée ou privée de contexte peut conduire à des analyses erronées, voire à de mauvaises décisions.

Un cruel paradoxe apparaît en conséquence : trop de données réduit logiquement leur valeur, mais trop peu de données laisse la place soit à l’imagination, soit à la confusion. Ainsi le défi jaillit : l’abondance des données protège de la désinformation et de la mésinformation, car là où elles sont rares, incomplètes ou difficiles à vérifier, les récits, les croyances et les manipulations trouvent plus facilement leur place.

Ce postulat conduit à mesurer la dimension citoyenne du partage des data. Une nouvelle forme du « qui donne reçoit », en somme. Une société ouverte à la connaissance ne se construit en effet ni sur la rétention des données ni sur leur accumulation désordonnée, mais sur la contribution responsable de chacune et chacun à un patrimoine informationnel commun. Et au risque (tout de même presque salutaire…) de synthétiser, si les machines excellent dans la réception, le stockage et le traitement des données, le don, au double sens de générosité et de talent créateur, demeure une caractéristique profondément humaine.

Cette équation est aussi passionnante qu’aventureuse, tant bien des scenarii dissemblables nourrissent déjà les analyses prospectives. Une voie optimiste sera ici préférée, par convention et espérance. Après tout, l’Histoire de l’Humanité ne regorge-t-elle pas aussi de formidables démonstrations de solidarité, de partage et d’altruisme ? Peu importe que cette phrase soit éventuellement inspirée du Bourgeois gentilhomme de Molière, des Evangiles ou de Sénèque, cet écrit reconnaitra en Albert Einstein le droit de nous en transmettre si bien l’esprit : « La valeur d’un homme réside dans sa capacité à donner, et non dans sa capacité à recevoir ». Cette maxime peut ainsi trouver ici une résonance nouvelle, tant la véritable richesse ne réside pas dans l’accumulation des données, mais dans la capacité à les transformer en connaissances, puis à les partager au service de tous.

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