Périclès, Cicéron, Martin Luther, Olympe de Gouges, Emilie du Châtelet, Léon Gambetta, André Malraux, Marguerite Yourcenar, Robert Badinter, Nelson Mandela… Les exemples de personnages légitimement considérés comme éloquents ne manquent pas. Il faut dire qu’ils ont dit. Pas seulement parlé, pas uniquement déclaré, pas simplement prononcé. Comme tant d’autres mémorables orateurs, ils ont tant dit. Parfois seulement en quelques heures de leur existence, mais c’est dit, écouté, entendu, écrit, enregistré, retenu, et transmis.
Mais il faut dire aussi qu’ils ont dit de grandes choses. Ils avaient des messages puissants, avant-gardistes et universels. Il ne peut être question ici de punchlines, de tweets, de répartie bien sentie ou de formules percutantes. L’éloquence grave les mots, les idées et les raisonnements dans le temps. L’éloquence remue les âmes et « fait vibrer les consciences » (Joey Starr). L’éloquence terrasse les instincts et malmène les pensées préconçues. L’éloquence dévoile les dépassements inattendus et livre l’individualité au service des progressions d’équipes, de communautés, des cultures et des civilisations.
Et d’autres diront encore. Ils s’adresseront au monde avec une telle intensité que leurs mots aiguilleront l’avenir de l’Humanité. Ils transformeront les souvenirs en mémoire. Ils nous feront grandir, peut-être nous agaceront-ils un instant, mais dessineront de nouvelles perspectives, des trajectoires à notre portée, à choisir ou non. Si leurs mots risquent parfois de subir les éclats du bruit ambiant de l’époque et d’être relayés au ban des lumières discrètes face aux lourdeurs des discours malheureusement trop réduits à la lecture orale, rien n’empêche de distinguer leurs rayons entre les nuages.
Il convient surtout de mesurer à quel point l’éloquence n’est pas réservée aux êtres d’exception. Rien n’exclut des porteurs de messages modestes, sans ambition révolutionnaire et sans expressions ampoulées, de démontrer un art oratoire. Rien ne les empêche de faire date par ce qu’ils ont à transmettre, y compris pour dire peu. Cette compétence est à la disposition de toutes et tous ! A condition déjà de l’identifier pour ce qu’elle est véritablement, c’est-à-dire un exercice d’humilité, et d’éviter ce qu’elle n’est pas, à savoir une démonstration de force.
Une première erreur fréquente consiste à oublier les caractéristiques et les composants de l’éloquence : la respiration, le rythme, les silences, le support, l’énergie, la tonalité … Et bien sûr la préparation. Ce n’est pas tout. Bien d’autres déconvenues apparaissent, y compris chez les habitués des interventions en public : oublier à qui on s’adresse, le manque de maîtrise des émotions, vouloir absolument avoir raison sur tout, se laisser entrainer par l’énergie de la salle vers des sorties de piste, perdre le fil, s’enfermer dans une maladresse, rater son effet, laisser un malaise s’installer, se raccrocher aux branches, durer inutilement, chercher manifestement sa conclusion… Et enfin probablement la pire erreur : vouloir trop en dire !
Dans la mesure où tout le monde a au moins déjà assisté à une prise de parole en public de quelqu’un d’autre, ce qu’il ne faut pas faire peut se remarquer plus facilement. Mais comment faire pour devenir éloquent ? Dans le premier tome de ses Pensées, Pascal choisit de livrer quelques secrets pour y parvenir : « que ceux à qui l’on parle puissent les entendre sans peine et avec plaisir ; qu’ils s’y sentent intéressés, en sorte que l’amour-propre les porte plus volontiers à y faire réflexion ; [l’éloquence] consiste donc dans une correspondance qu’on tâche d’établir entre l’esprit et le cœur de ceux à qui l’on parle d’un côté, et de l’autre les pensées et les expressions dont on se sert ». Tant d’autres conseils n’auront pas manqué d’être formulés depuis, dont certains parfois proches de la qualité des lignes susmentionnées. Il apparaît surtout évident que ce savoir-faire s’acquière avec discipline, méthodologie, méthodes, discernement et application. Ce n’est pas une qualité intrinsèque chez seulement quelques-uns, mais plutôt et sans le moindre doute un effort raisonnable, accessible à chacune et chacun.
Cette montée en impact va bien plus loin qu’une éventuelle tendance contemporaine, peut-être accélérée par le succès du film Le Brio et des concours estudiantins de joutes verbales, où les talents s’affrontent et se défient, avec régulièrement de remarquables traits d’esprit et de belles dimensions théâtrales. Ce besoin de gagner en éloquence va durer, longtemps. Nous sommes du moins en droit de l’espérer, tant cette compétence revêt finalement la personnalisation de notre liberté, un moyen d’exprimer à quel point nous sommes singuliers, mais aussi à quel point nous refusons de nous isoler. C’est ce droit merveilleux, à cultiver sans cesse, de contribuer à une œuvre commune qui nous dépasse, où notre manière d’exister appelle à être respectée, un droit de faire savoir qu’il n’est pas question que la vie évolue sans nous !
